Caroline Corbasson, étoile montante de l’art

Alexandre Duyck, Le Temps, April 22, 2025

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Caroline Corbasson, étoile montante de l’art

Elle s’inspire du vent et des éléments. Parmi les plasticiennes les plus prometteuses de sa génération, la Française a reçu en octobre 2024 le Prix Art et Environnement décerné par Guerlain et la fondation Lee Ufan à Arles. 


«Il y a quelque chose de mythique à Arles, un presque rien qui témoigne de tout, une présence, comme un esprit», confie l’artiste de 36 ans. 

Elle marche seule dans les dunes, son téléphone à la main. Il fait froid, c’est le début du printemps, le mistral souffle fort sur la plage, située à 40 km du centre-ville d’Arles, en Provence. Caroline Corbasson traque les traces laissées par le vent sur le sable. Elle part à la poursuite de brindilles qui, au gré des souffles d’air, vont se mouvoir, tels des petits serpents, et laisser leur empreinte, pour quelques secondes ou minutes. Elle filme. Peut-être en fera-t-elle une œuvre?

A 36 ans, l’artiste française est l’une des plus prometteuses de sa génération. En octobre 2024, c’est elle qui a remporté, parmi plus de 550 candidats, le Prix Art et Environnement, décerné par la maison Guerlain et la prestigieuse fondation Lee Ufan, basée à Arles, qui l’a accueillie en résidence pendant deux mois. Ses œuvres, produites pendant son séjour, seront exposées à l’Atelier MA, qui fait face au lieu, du 7 juillet au 5 octobre prochains. L’exposition sera baptisée Something Moves, un titre en anglais que cette bilingue, qui a d’abord parlé la langue de Shakespeare dans l’enfance, ne parvient pas à traduire en français puisque, en anglais, move signifie à la fois bouger, se mouvoir mais aussi émouvoir…

«En arrivant ici à Arles, j’ai été saisie par un sentiment d’urgence, je me disais que j’avais une chance incroyable et qu’en même temps, deux mois, cela allait passer très vite. Il a fallu que je me laisse le temps de contempler à nouveau, d’attendre que le moment arrive.» Comme sur la plage, où elle laisse les éléments agir. «Il y a quelque chose de mythique ici, qui relève du détail le plus subtil, juste des brindilles poussées dans le sable par le vent, un presque rien qui témoigne de tout, une présence, comme un esprit.»

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Depuis l’enfance, l’artiste plasticienne, qui mêle peinture à l’huile sur châssis, dessin – notamment au charbon –, poésie, photographie et vidéo, est poursuivie et fascinée par les éléments. Ses parents vivent au Canada, à Calgary, quand elle naît en 1989 en France, à Saint-Etienne, sa mère ayant choisi de faire l’aller-retour pour accoucher. La famille déménage ensuite pour Montréal, où elle traverse les hivers glaciaux nord-américains. «Je me souviens des tempêtes de verglas où tout gèle, où le ciel vous tombe sur la tête, des couches de neige tellement impressionnantes qu’elles pouvaient faire s’écrouler le toit des maisons.» Puis la famille Corbasson bouge encore, direction le sud et le Texas où les cyclones se substituent aux tempêtes glacées. «Le ciel devenait vert, il fallait foncer se protéger dans les abris anticycloniques.» Le vent, toujours. Le vent qui effraie, qui peut causer des catastrophes et tuer, mais aussi le vent pollinisateur, qui apporte la vie. Elle aurait pu se désintéresser du souffle, du froid polaire, des circonstances climatiques extrêmes en rentrant en Europe à l’âge de 13 ans, ce qui lui permettra d’étudier à la Saint Martins School de Londres ainsi que cinq années à l’Ecole des beaux-arts de Paris. Mais il n’en fut rien. Elle a continué de garder le nez en l’air et les yeux tournés vers le ciel.

 

«Quand elle nous a parlé de ces bienfaits du vent, nous avons pensé à cette petite abeille qui nous symbolise depuis 1853», sourit Ann Caroline Prazan. Présente mi-mars dans l’atelier arlésien de Caroline Corbasson, la directrice du patrimoine et des relations artistiques chez Guerlain ajoute: «C’est un immense plaisir de découvrir le travail que Caroline a effectué dans le cadre de cette résidence. Ses toiles magiques nous entourent, nous démontrent une nouvelle fois à quel point les artistes voient le monde à travers un autre mode que le nôtre.»

 

Les œuvres créées par Caroline Corbasson lors de sa résidence à la fondation Lee Ufan seront présentées à l’Atelier MA, à Arles, du 7 juillet au 5 octobre. — © Lucie Cipolla pour le magazine T
Les œuvres créées par Caroline Corbasson lors de sa résidence à la fondation Lee Ufan seront présentées à l’Atelier MA, à Arles, du 7 juillet au 5 octobre. — © Lucie Cipolla pour le magazine T

 

Une fascination pour les étoiles

Passionnée de sciences (astronomie, astrophysique, géologie, botanique…), lectrice de poésie, inspirée par les grands espaces depuis toujours, Caroline Corbasson, qui partage la vie du photographe Andrea Montano, avec qui elle a une petite fille, a vu son travail être présenté au Centre Pompidou à Paris, à Newcastle, Séoul, Arles déjà (Fondation Vincent Van Gogh), Marseille et à l’EPFL Pavilions de Lausanne. La jeune femme est fascinée par la beauté et l’hostilité des grands espaces, par les lieux naturels hors normes, tels que le désert d’Atacama, au Chili, où elle s’est rendue il y a quelques années pour appréhender ce lieu unique, démesuré, et plonger son œil dans les objectifs des télescopes géants de l’Observatoire du Cerro Paranal. Car l’artiste est aussi fascinée par les étoiles, les trous noirs et tout ce qui vient du cosmos. Un de ses grands-pères travailla comme ingénieur pour une société française collaborant avec la NASA.

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«Il fabriquait des optiques pour les appareils photographiques qui allaient dans l’espace, notamment des Hasselblad, qui sont allés immortaliser la Lune. Il était austère et très sérieux mais nous avons pu échanger quand il a vu ce que je commençais à produire, étant plus jeune. Il m’a transmis son amour pour l’observation et j’ai gardé de lui un bloc de verre optique, que j’adore, en héritage.»

 

Elle reprend, d’une voix étonnamment calme, posée, sans vous quitter des yeux, le regard très doux. «Avec les scientifiques, on a une chose en commun. On cherche à comprendre et expliquer le monde. Je n’ai pas de compétences proprement dites, mais je rencontre beaucoup de scientifiques, j’échange avec eux, je visite les laboratoires. J’aime bien ne pas tout saisir, laisser planer cette ambiguïté entre ce qu’ils m’expliquent et ce que je peux comprendre, et je traduis cela à ma manière.» Aujourd’hui encore, elle collectionne des photos satellitaires, des cartes météo du ciel dont elle se sert comme source d’inspiration, notamment pour ses toiles, comme ces huiles de 2 m de haut, 1,5 m de large, qui sèchent dans son atelier arlésien quand on la rencontre.

«Caroline avait déjà envoyé un projet en 2023 qui avait été sélectionné et faisait partie des cinq derniers en lice pour le Prix Art et Environnement 2024, raconte Juliette Vignon, coordinatrice générale de la fondation Lee Ufan. Cette année, son projet tourné autour de son rapport au vent, au souffle, à la respiration, à l’invisible nous a particulièrement touchés, d’autant que Lee Ufan lui-même est un artiste qui s’inspire des éléments et qui a produit, dans les années 1990, une série d’œuvres sur le vent. La tension, le rapport aux éléments et à l’écriture que l’on observe dans le travail de Caroline se retrouve dans le sien.»

 

Parmi ses influences, elle cite Vincent Van Gogh, mais aussi la pionnière de l’art abstrait Hilma af Klint, le peintre Gerhard Richter, le poète anglais T. S. Eliot, la poétesse Adrienne Rich ou encore l’écrivaine Etel Adnan. — © Lucie Cipolla pour le magazine T
Parmi ses influences, elle cite Vincent Van Gogh, mais aussi la pionnière de l’art abstrait Hilma af Klint, le peintre Gerhard Richter, le poète anglais T. S. Eliot, la poétesse Adrienne Rich ou encore l’écrivaine Etel Adnan. — © Lucie Cipolla pour le magazine T

 

Des influences très larges

A Arles, Caroline Corbasson a aussi inévitablement senti planer au-dessus d’elle l’ombre de Vincent Van Gogh, dont l’œuvre géniale l’influence forcément. Parmi ses références, elle cite aussi Hilma af Klint, pionnière suédoise de l’art abstrait (1862-1944). «Elle est pour moi une source intarissable, dont le travail me nourrit, m’inspire, me guide.» Mais aussi le peintre allemand Gerhard Richter, le poète anglais T. S. Eliot, la poétesse américaine Adrienne Rich ou l’écrivaine Etel Adnan, née en 1925 à Beyrouth, morte en 2021 à Paris. Des ouvrages de ces quatre auteurs reposent sur la table de travail de son atelier tandis qu’elle peint, accroupie à même le sol, sous le regard de la photographe du magazine T.

 

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«Je te montrerai la peur dans une poignée de poussière», écrivait T. S. Eliot, dans La Terre vaine, en 1922. Ce poème constitue son texte fétiche, celui qu’elle estime avoir le plus lu dans sa vie. «J’aime la tension entre la figuration et l’abstraction. J’aime aussi écrire et, parfois, inscrire quelques vers que j’ai composés dans mes toiles.» On les devine, à peine perceptibles, comme on verrait une étoile lointaine en fixant le ciel la nuit. Ce ciel dont elle parle encore: «Cela fait une quinzaine d’années que je le dessine, un ciel lointain, profond. Ce lieu où cohabitent et se battent le spirituel et la science.»

Si elle collecte des images scientifiques, elle en fait de même avec des poussières d’étoiles. Depuis 2014, la jeune femme en récupère en effet, ainsi que des particules du désert – symboles du passage et de la métamorphose –, qu’elle exposa en 2017 à la galerie Monteverita, à Paris. «C’est la poussière stellaire qui est venue fertiliser la vie sur Terre», expliquait celle qui questionne, œuvre après œuvre, année après année, la place de l’homme dans l’Univers, ou plutôt son absence, dans ce vide à la fois fascinant et terrifiant.

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